« Grippe aviaire » : de quoi s’agit-il au juste ? (vendredi
16 septembre 2005)
article de
Jeanne Brugère-Picoux
Professeur à l'école nationale vétérinaire d'Alfort
Membre de l’Académie nationale de médecine et de l’Académie
vétérinaire de France
Les virus influenza responsables de la grippe
sont classés selon leur type (A,B,C), le type A étant le
plus fréquent.
Tous les virus influenza A isolés chez les mammifères
proviennent en fait du pool des gènes influenza aviaires,
hébergés par les oiseaux migrateurs sans que ces derniers
soient obligatoirement malades. Ces virus influenza A sont
classés en sous-types en fonction des caractères
antigéniques des glycoprotéines de surface, la neuraminidase
(NA) et l'hémagglutinine (HA). Il existe 15 sous-types H et
9 sous-types N. Pratiquement toutes les combinaisons de
sous-types H et N ont pu être isolées ce qui témoigne de
l'extrême variabilité antigénique de ces virus influenza A
qui peuvent toucher de nombreuses espèces (Homme, volailles,
cheval…).
Chez les oiseaux, seuls les virus influenza de
sous-types H5 et H7 peuvent présenter des souches hautement
pathogènes (IAHP) par opposition aux virus faiblement
pathogènes (AIFP). L’apparition d’un virus influenza H5 ou
H7 hautement pathogène dans un pays est une réelle
catastrophe économique pour les élevages de volailles, tout
à fait comparable à l’apparition de la fièvre aphteuse chez
les ruminants et les porcins ce qui explique la grande
crainte des éleveurs vis-à-vis de cette infection virale. Le
taux de mortalité est important (jusqu’à 100 p. cent des
volailles atteintes meurent en quelques jours d’une
septicémie et non d’un « syndrome grippal »). Les moyens à
mettre en œuvre pour enrayer la diffusion du virus imposent
l’abattage massif des oiseaux suspects d’être contaminés
(malgré de nombreux inconvénients éthiques, économiques,
environnementaux). C’est pourquoi la maladie est plus
couramment dénommée « peste aviaire ». Chez les volailles,
la transmission de la peste aviaire résulte essentiellement
d'une contamination par ingestion de matières fécales
contaminées (eaux souillées principalement) alors que la
grippe humaine est surtout transmise par la voie
respiratoire.
Depuis quelques années, on a constaté une augmentation des cas de
peste aviaire dans les élevages de volailles, certaines
épizooties étant associées à une contamination humaine
parfois fatale, ce qui n'avait jamais été observé auparavant
(on ne classait pas la peste aviaire parmi les zoonoses).
Par exemple, durant ces cinq dernières années, on a observé
des épizooties provoquées par des virus H7 ou H5 en Italie
(1999-2000) aux Pays-Bas avec contamination de la Belgique
et de l'Allemagne (2003) puis, à partir de décembre 2003, la
Corée du Sud a déclaré une épizootie de IAHP, suivie en
janvier 2004 par le Vietnam, le Japon, Taiwan, le Cambodge,
Hong Kong, le Laos, le Pakistan, la Chine, en février 2004
par l'Indonésie puis les Etats-Unis et, en mars 2004, le
Canada. Ces épizooties n'ont pas été totalement éradiquées
en Asie du fait de la difficulté de mettre en œuvre les
moyens nécessaires dans les pays concernés. Ceci peut
expliquer la contamination de la Sibérie cet été soit à
partir d'échanges commerciaux, soit à partir des oiseaux
migrateurs.
La France n’a jamais déclaré de peste aviaire
jusqu’à présent. Cela ne veut pas dire que nous ne sommes
pas à l’abri puisque des pays voisins ont été atteints
(Italie, Pays-Bas). Cela justifie une épidémiosurveillance
stricte (troupeaux, oiseaux migrateurs…) et de prévoir les
moyens permettant de juguler rapidement contre une
éventuelle épizootie.
Chez l’Homme, les grandes pandémies de grippe
meurtrière ont été rencontrées avec les virus H1N1 en 1918
(grippe espagnole), H2N2 en 1957 (grippe asiatique) et H3N2
en 1968 (grippe de Hong Kong). Comme il existe 3 à 4
pandémies par siècle, les épidémiologistes nous prédisent
depuis plus de 20 ans que nous sommes à la veille d’une
nouvelle pandémie de grippe humaine meurtrière. Cette
pandémie sera la conséquence de l’apparition d’un nouveau
virus influenza grippal dont nous ne connaissons pas encore
la composition en raison des multiples possibilités de
combinaisons possibles, ce qui empêche la préparation d’un
vaccin rapidement (il faut au moins 3 à 4 mois pour préparer
un vaccin contre un virus identifié). C’est pourquoi les
médicaments antiviraux (chimiothérapie) dirigés contre les
virus influenza en général représenteront l’un des meilleurs
moyens de lutte à la condition d’être utilisés suffisamment
précocement.
Cependant, on ne peut que regretter le choix du
terme « grippe aviaire » retrouvé dans tous les médias pour
annoncer les mesures de précaution concernant à juste titre
la lutte contre cette future pandémie de grippe humaine. On
pourrait ainsi penser que le virus H5N1 asiatique sera le
responsable de cette pandémie. Or ce virus ne s’est adapté
ni à l’espèce humaine (il n’y a pas eu de contamination
interhumaine avérée et le virus cultive très difficilement
sur des cellules trachéales humaines) ni à l’espèce porcine
(les facteurs de réceptivité aux virus grippaux sont très
proches chez l’Homme et le Porc qui joue souvent un rôle
d’amplificateur dans les épidémies de grippe humaine). Le
terme de « grippe aviaire » avait été utilisé dès 1997 lors
de la première observation de 6 cas humains mortels à Hong
Kong liés à une contamination par un virus influenza H5N1
pour lequel on constatait pour la première fois le
franchissement de la barrière d’espèce entre les volailles
et l’Homme. Puis il y a eu une épizootie hollandaise de
peste aviaire au printemps 2003 due à un virus H7N7 qui a
provoqué des cas inhabituels de transmission humaine. Il
s’agissait alors surtout de conjonctivites (une centaine de
cas) avec un seul cas mortel douteux (le vétérinaire atteint
avait aussi visité des élevages de perroquets atteints de
psittacose et n’avait pas reçu le traitement antibiotique
spécifique de cette autre infection). Il y a eu ensuite une
soixantaine de cas mortels sporadiques en Asie depuis fin
2003 jusqu’à ce jour. Il faut comparer le nombre de ces
décès causés par le virus H5N1 asiatique sur une période
proche de deux ans sur une population dépassant le milliard
de sujets au nombre annuel de morts dus à la grippe humaine
non pandémique chaque année. Ainsi, en France ce nombre
dépasse facilement le millier de personnes par an lors de
grippe non pandémique. Certes, on ne peut pas exclure le
risque d’un réassortiment viral à partir du virus H5N1
hautement pathogène pour les volailles asiatiques, mais il
faut savoir que ce risque est minime, de l’ordre de 5 p.
cent, du fait de la circulation du virus H5N1 en Asie et du
nombre de décès. Il n’y a donc pas de raison pour faire un
amalgame systématique entre « grippe aviaire » et risque de
pandémie de grippe chez l’Homme. Le problème de la peste
aviaire est spécifiquement animal (et on doit espérer qu’il
le restera) et celui de la pandémie humaine à venir n’aura
peut-être aucun rapport avec le virus H5N1 asiatique. Au
plan prévisionnel, il faudrait près de 600 morts en Asie
pour qu’il y ait une chance sur deux que le futur virus
pandémique résulte d’un réassortiment viral partant du virus
de la peste aviaire.
En conclusion, les organismes de santé animale
font le nécessaire pour prévoir le risque de peste aviaire
depuis plusieurs années. Une surveillance existe également
pour les virus grippaux pouvant atteindre l’Homme (qu’il
s’agisse de la mise au point des vaccins concernant les
virus identifiés n’incluant pas encore H5N1 dans leur
formulation ou de la prévention d’une pandémie). Enfin, si
l’on considère les facteurs de risques pour les voyageurs se
rendant en Asie, on peut s’interroger sur la justification
actuelle de la présence de nombreuses affiches dans les
aéroports français prévenant les voyageurs sur le risque lié
à la « grippe aviaire » ayant tué 63 personnes en près de
deux ans après un contact étroit avec des volailles en Asie
du Sud-Est. Ne serait-il pas plus judicieux d’informer les
voyageurs du risque lié à l’encéphalite japonaise, surnommée
la « peste de l’Orient » qui s’étend en Asie et qui est due
à un flavivirus transmis par les moustiques. Sur les 50 000
cas officiellement répertoriés chaque année, 10 000
connaissent une issue fatale. A ce jour, suite à une
épidémie humaine en Inde ayant débuté fin juillet 2005, plus
de 600 morts ont été déclarés officiellement. Il serait
souhaitable de hiérarchiser les risques de manière plus
rationnelle.
AFSSA : le point sur la grippe aviaire (18/10/05)